Vers une juste protection du loup

Les relations homme-animal ont de tout temps été placées sous le signe du mystère et de la complexité. L’animal a toujours été au cœur des préoccupations de l’homme, il a entretenu avec ce dernier des rapports contradictoires, conflictuels, empreints de passion et de violence.

Le rapport au loup porte en lui même toute cette part d’ambivalence, ce subtil mélange d’attraction et de répulsion.

 

  • La mauvaise image de cet animal mythique véhiculée par l’imaginaire collectif

Dès son plus jeune âge l’enfant a une représentation du loup solidement ancrée dans son imaginaire : celle de l’animal cruel mangeur d’hommes et de petits enfants.

Les images du grand méchant loup et du loup-garou sont à l’origine de peurs ancestrales mettant en exergue une image du loup comme tueur sanguinaire et prédateur agressif.

Les faits de l’histoire (comme la bête du Gévaudan) se sont infiltrés dans les mémoires à travers les générations et l’image du loup a été ternie par un ensemble de contre-vérités.

De nos jours, la vision du loup ne correspond plus aux mythes perpétués dans les contes traditionnels le présentant comme un animal solitaire et cruel (alors que ce dernier vit en groupe et se montre généralement craintif et non agressif).

Le loup renvoie aujourd’hui à notre fascination pour la vie sauvage et de cette fascination a découlé sa réhabilitation. Désormais érigé en personnage noble, affable et intelligent (par la littérature jeunesse notamment) le loup s’inscrit désormais dans une vision idéalisée d’une nature authentique. Symbole de liberté il représente pour beaucoup le modèle parfait d’une société sauvage.

Son retour a eu officiellement lieu en 1992 : un premier couple de loups probablement arrivé d’Italie a été aperçu dans le Mercantour.

Face à cette thèse du retour naturel soutenue par les experts scientifiques et les associations de protection de la nature la thèse du complot avait été soulevée par les éleveurs. Pour beaucoup de ces derniers le retour du loup découlerait de sa réintroduction par l’Etat. La version du retour naturel est d’ailleurs encore de nos jours régulièrement remise en question.

Il est devenu important d’affiner et de redécouvrir le vrai visage de ce carnivore.

  • Vers un plaidoyer pour la protection du loup ?

Au-delà du symbolisme présenté ci-avant, le loup appartient à la famille des canidés (comme le chien) et beaucoup souhaitent aujourd’hui lui réattribuer ses lettres de noblesse. En effet :

  • Par son rôle de grand prédateur le loup permet de conserver une bonne densité d’ongulés sauvages et s’érige en garant sanitaire en éliminant les animaux malades ou les plus faibles.
  • Il s’apparente à l’allié des forestiers, qui trouvent en sa présence la possibilité de diminuer les dégâts causés par les cerfs, chevreuils, sangliers et chamois.
  • Il s’établit comme facteur de développement du tourisme nature.

En Espagne ou en Italie des animateurs travaillent durant toute l’année pour faire découvrir les loups. Ceci n’est pas le cas dans nos départements de montagne, où le « potentiel » de sa présence n’a pas été exploité.

  • Vivant en symbiose dans la nature avec la faune environnante, il est un acteur d’enrichissement de la biodiversité.

Malgré tous ces arguments en faveur du loup on se heurte assez rapidement aux mécontentements soulevés par son retour.

En se nourrissant de nombreux animaux chassés par l’homme le loup s’apparente tout d’abord à un concurrent pour l’homme et plus particulièrement pour les chasseurs.

Son retour soulève également de nombreuses interrogations quant à la protection du pastoralisme ovin.

Enfin beaucoup continuent à s’interroger à sa réelle dangerosité pour l’homme.

  • Le loup est-il dangereux pour l’homme ?

Si le loup ne constitue pas une menace permanente pour l’homme, il n’est pas possible d’exclure qu’il puisse représenter un danger occasionnel.

Il est toutefois utile de préciser que le chien, son cousin domestique, est responsable de plus de 200.000 morsures annuelles en France pourtant banalisées et compte quelques morts à son actif sans que personne n’ait jamais songé à éradiquer ce grand ami de l’homme.

L’important travail de recherche commandé par la LCIE (Large Carnivore Initiative for Europe) en 2002 à un groupe de scientifiques internationaux a pu montrer que la peur du loup peut effectivement être fondée mais seulement dans certains cas définis :

  • Les loups enragés qui peuvent développer une forme dite « furieuse », phase durant laquelle ils peuvent mordre un grand nombre de personnes en une seule attaque.

Les traitements sont de nos jours très efficaces si l’attaque n’a pas eu lieu à la tête (dans la mesure où le virus se développe dans le cerveau). La contamination par la rage n’est donc pas impossible même si sa probabilité est minime.

  • Les attaques défensives, purement circonstancielles, touchant principalement les bergers ayant tenté de défendre leurs troupeaux par des moyens de protection rudimentaires.
  • Les comportements de prédation, rare dans la mesure où le loup craint généralement l’homme et ne l’envisage pas sous l’angle de la proie. Les victimes de ces attaques délibérées sont principalement des enfants. Le loup au regard tant de sa répartition, de ses effectifs que de ses capacités physiques apparaît toutefois comme un des carnivores les moins dangereux pour l’homme.
  • Les comportements d’accoutumance.

Le débat relatif à la dangerosité lupine a été relancé en juin 2015, un fils d’éleveur bovin à Seyne-les-Alpes ayant déclaré s’être fait agresser par des loups durant la nuit.

Son témoignage a suscité de nombreuses passions, certains n’hésitant pas à crier à l’affabulation.

Suite à ces déclarations l’institut national de la recherche agronomique (INRA) a réalisé une enquête afin de savoir si des loups avaient pu s’implanter dans la zone litigieuse.

Les résultats de cette enquête réalisée suite à des entretiens approfondis auprès d’éleveurs, chasseurs et intervenants du secteur ont corroboré cette hypothèse.

Pour l’INRA et le CERPAM (Centre d’études et de réalisations pastorales Alpes-Méditerranée) le risque en matière de sécurité civile nécessite une adaptation des politiques publiques. Le loup a effectivement changé de comportements face aux hommes, dont il n’a plus réellement peur.

Quel statut juridique peut-on aujourd’hui dégager pour cette espèce lupine au cœur des débats ?

  • Les contours fluctuants de la protection juridique du loup ?

Les loups appartiennent maintenant à la catégorie des espèces protégées. Le loup reste en France une espèce vulnérable aux faibles effectifs (la population était estimée à moins de 360 individus en 2017).

Plus de la moitié de l’aire de répartition de l’espèce présente des regroupements faibles ou des cas isolés. Les observateurs font état d’un seul noyau de population reproducteur (Alpes) ce qui plus de 20 ans après le retour de l’espèce apparaît inquiétant.

Toute l’ambiguïté du système réside dans le fait que, n’étant pas une espèce en voie de disparition, il existe des dérogations au statut de protection de cette espèce lorsque la pression de prédation sur les troupeaux devient trop importante.

Quels sont les textes protecteurs de l’espèce ?

Convention de Berne

En Europe, le loup est protégé par la Convention de Berne (1979) relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe, transcrite dans le droit français en 1989.

CITES

Le loup est aussi protégé par la CITES (Convention Internationale sur le Commerce des Espèces en Danger – 1973). Le transport et a fortiori le commerce de tout individu, mort ou vivant, en tout ou partie, est fortement réglementé.

IUCN

Sur la liste rouge des espèces menacées en France de l’IUCN le loup gris est classé « vulnérable ».

Directive Habitats

Au niveau de l’Union Européenne, la Directive « Habitats » n°92/43 du 21 mai 1992 a donné au loup le statut « d’espèce d’intérêt communautaire prioritaire« , devant être protégée.

Ledit texte permet parallèlement toutefois de déroger à ce régime de protection « à condition qu’il n’existe pas une autre solution satisfaisante et que la dérogation ne nuise pas au maintien, dans un état de conservation favorable, des populations des espèces concernées dans leur aire de répartition naturelle, […] »

Il est ainsi possible de mettre en œuvre ces mesures dérogatoires à titre préventif sans attendre que des dommages aient lieu dans les cas où il est vraisemblable qu’ils se produisent.

Des dérogations au statut de protection du loup sont ainsi possible si :

  • Des dommages importants sont provoqués aux élevages
  • Les mesures de protection des troupeaux ne sont pas parvenues à les protéger (parc électrifiés, chiens de protection, parcs de regroupement, effarouchement, etc.)
  • La dérogation ne nuit pas au maintien de la population de loups dans un état de conservation favorable.

La réglementation prévoit ainsi divers degrés d’intervention :

Dissuasion par effarouchement de l’animal, tir de défense (protection du troupeau) et tir de prélèvement (opération destinée à tuer un loup).

Ce sont ces tirs de prélèvements qui aujourd’hui sont au centre de bien houleuses discussions.

  • Les tirs de loups au cœur des passions

Si depuis le retour du loup en France la politique ministérielle s’était toujours montrée très protectrice un changement de cap a été amorcé dès 2016.

Les tirs de loups (qui ne doivent être qu’une solution de dernier recours) semblent faire oublier la mise en place de mesures de protection des troupeaux et les modalités de tirs semblent de plus se diriger vers un constant assouplissement.

Chaque saison (1er juillet – 30 juin) un plafond de loups pouvant être abattus est fixé.

En 2016-2017 le plafond avait été fixé à 36 par l’arrêté ministériel du 5 juillet 2016.

Pour la saison 2017-2018 le ministère de la transition écologique et solidaire prévoit d’abattre 36 à 40 loups.

Le projet d’arrêté ministériel est en consultation publique jusqu’au 3 juillet.

Il est intéressant de relever que le Collectif des Associations pour la Protection du Loup, CAP-Loup s’est opposé à ce projet d’arrêté et a mis en place un manifeste/pétition (www.cap-loup.fr)  pour mettre fin à la politique des tirs létaux et faire cesser la haine qui sévit autour de la population lupine.

Des personnalités publiques se sont également mobilisées avec le collectif en brandissant des pancartes « stop aux tirs des loups ». Sur les réseaux sociaux de nombreux internautes ont également relayé l’information en se photographiant avec leur propre pancarte.

Pour CAP-Loup il faudrait « revoir le système de subvention-indemnisation des éleveurs et développer des méthodes non létales pour empêcher les intrusions dans les troupeaux domestiques ».

L’abattage de loups n’est en effet pas une solution à plus d’un titre. Une expertise scientifique collective menée sur le devenir de la population de loups en France a pu mettre en relief que si les tirs sont trop nombreux, l’extinction guette la population des loups en France. La mort d’un animal dominant (du fait de l’abattage « au hasard ») peut de surcroît déstructurer la meute et entraîner l’augmentation des attaques faites aux troupeaux.

Face à ces constats quelles sont les réponses des éleveurs ? La présence du loup serait-elle réellement incompatible avec le pastoralisme ovin ? Les mesures de protection des troupeaux ont-elles réellement atteint leurs limites ?

  • La voie du pastoralisme ovin

Beaucoup de loups, à force d’observations semblent aujourd’hui capables de contourner les dispositifs de protection mis en place.

Est-il possible de faire cohabiter la présence du loup sauvage et de l’élevage ?

En cumulant les indemnisations aux éleveurs et le financement des mesures de protection les sommes versées sont importantes et en hausse.

La compensation versée aux éleveurs n’est souvent pas adéquate.

Le système d’indemnisation rapportant les « individus » des troupeaux à l’état de choses oublie que l’éleveur est attaché à son troupeau qui s’apparente souvent au travail d’une vie. Le berger noue en effet une relation intime réciproque et privilégiée avec ses bêtes.

Le problème ne semble en effet pas être lié au nombre de bêtes touchées mais plutôt à la fréquence des attaques qui engendrent souvent stress et souffrance psychologique des éleveurs.

Le troupeau, comme cellule vivante se trouve également affecté en profondeur par ces attaques suscitant de multiples traumatismes sur l’ensemble des bêtes et pouvant entraîner aussi bien stress que stérilité.

Dans les Alpes Maritimes près de 300 attaques par an sont recensées.

Devant les attaques de troupeaux certains éleveurs cèdent devant la peur et préfèrent parfois enfermer leurs bêtes dans des conditions peu compatibles avec le bien-être de ces dernières.

Le retour du loup sonnera t’il la fin de l’élevage dans les pâturages (alors que les ovins sont nécessaires aux écosystèmes des régions) ?

Les éleveurs qui confinent leurs bêtes dans des enclos dénaturent contre leur gré l’essence même du pastoralisme et son image de liberté dans les montagnes.

Quant aux chiens de garde requis, notamment les patous, ce ne sont pas des chiens d’attaque et ils semblent quant à eux peu enclins à réellement dissuader le loup d’une attaque.

Certes, le loup n’est pas la seule cause de mortalité chez les ovins, la part des attaques des chiens errants restant peu identifiable, mais l’exigence des mesures de protection a nécessité une très grande adaptation tant pour les objectifs d’élevage que pour les méthodes pastoralistes.

Ces méthodes revisitées entraînent souvent un surplus de travail et un effort financier souvent difficile à supporter. En montagne l’élevage s’apparente souvent à la seule activité agricole possible et si les éleveurs ont su résister aux difficultés les coûts sont difficiles à assumer.

Des voix s’élèvent également pour demander l’exclusion du loup des parcs nationaux.

Le parc national des Cévennes avait ainsi mis en relief que la présence du prédateur n’était pas compatible avec les techniques d’élevage mises en œuvre sur le territoire du parc.

  • Le loup chez nos voisins européens 

Les modèles roumains, italiens et espagnols sont souvent valorisés par les amis du loup, modèles au sein desquels la conciliation des intérêts en présence semble la plus réussie. La réalité au sein de ces pays est elle tout aussi idyllique dans les faits ? Ces modèles sont ils de plus envisageables en France ?

En Roumanie le système de protection des troupeaux semble être le modèle le plus efficace mais la possibilité de sa transposition sur le territoire français reste peu réaliste : plusieurs bergers et plusieurs chiens s’occupent en permanence d’un troupeau mais le prix de la main d’œuvre est beaucoup moins élevé en Roumanie. En France des initiatives tentent parfois de concilier protection du loup et protection des troupeaux : l’association FERUS a ainsi mis en place l’expérience PASTORALOUP. Ce programme de soutien basé sur l’écocitoyenneté propose une aide complémentaire aux éleveurs pour leurs troupeaux (renforcement bénévoles de la présence humaine auprès des troupeaux, aménagements pastoraux).

En Italie les habitants des zones à loups ont pu prendre conscience tant du potentiel en écotourisme que de l’importance de la conservation de ce canidé. La prévention est sans doute plus développée encore, chaque berger étant accompagné en fonction de ses besoins propres et ciblés et son niveau technique est ainsi analysé au plus juste. Il est toutefois utile de relever que les habitudes d’élevage italiennes ne sont pas les même, la production s’y inscrit dans une logique de commerce de lait et non de viande et les troupeaux y sont à faible effectif.

En Espagne, la cohabitation avec le loup a longtemps été perçu comme un modèle de bonne cohabitation. Pourtant la ministre de l’agriculture tente de faire modifier la directive européenne habitats afin de permettre la chasse loup et réduire l’expansion de l’espèce. Parallèlement une initiative du parti Podemos a été proposée au Parlement visant à introduire le loup dans la catégorie d’espèce menacée d’extinction en mettant en place des plans de préservation de l’espèce et en encourageant la mise en place de mesures de prévention pour éviter les attaques.

Vers l’âge dort où le loup dormira à côté de l’agneau ?

Jusqu’où est-il possible d’agir sans dénaturer le pastoralisme et sans remettre inversement en cause la survie de l’espèce lupine?

Devant cette cohabitation délicate et ce principalement en raison de nos modes de gestion du territoire les pouvoirs publics vont devoir trouver un compromis.

Sans doute ce débat relatif à la cohabitation en bonne intelligence économique s’inscrit-elle dans un débat plus large : l’homme est-il réellement prêt a ne plus vouloir régenter la nature environnante et faire confiance en la capacité d’autorégulation de cette dernière ?

Astrid Heyman-Valois, le 22 juin 2017