Les éléphants d’Asie et le tourisme en Thaïlande

Source : E. Massiot

     I.        Historique de la relation Éléphant d’Asie-Homme

Figure 1 : Illustrations de Ganesha (divinité bouddhiste de la sagesse) et d’une bataille de l’armée Siam utilisant des éléphants d’Asie. Source : Pinterest

La relation entre l’Homme et l’éléphant d’Asie remonterait à plus de 3 000 ans. Son territoire recouvrait alors celui de dizaines de peuples différents avec lequel les liens et les échanges ont été très différents. Malgré la perception uniforme que l’on en a depuis l’Occident, la tradition du lien entre homme et éléphant est multiple et hétéroclite à travers l’Asie. Rien qu’en Thaïlande, la relation Homme-Éléphant est très différentes en fonction des régions. Dans les montagnes du Nord et de l’Ouest du pays les éléphants étaient historiquement utilisés pour déraciner et transporter le bois dans les exploitations forestières de bois précieux jusqu’à interdiction en 1989. Au contraire dans le Sud du Pays, les éléphants étaient utilisés dans l’armée de l’Empire Siam (ancien nom de la Thaïlande) jusqu’à la fin du XVIIIème siècle. De plus, l’éléphants d’Asie est un symbole fort de la religion bouddhiste, religion principale du pays, et l’emblème de la Monarchie Thaïlandaise. Il a donc toujours eu une place culturelle et économique essentielle en Thaïlande.

On assiste, depuis la deuxième moitié du XXème siècle, au développement de l’utilisation de l’éléphants d’Asie dans le divertissement. La majorité des éléphants issus de l’industrie du bois au nord du pays a été reconvertie dans le divertissement des touristes par la création de TECC (Centre de Conservation des Éléphants Thaïlandais) en 1993. Son but était de revaloriser ces éléphants en développant le tourisme et en diffusant à l’international le symbole fort qu’il représente pour le pays. Le lien entre la Thaïlande et les éléphants d’Asie est maintenant ancré dans les esprits et le tourisme de l’éléphant devient incontournable à tout voyage en Thaïlande.

II.        Impact du tourisme sur la conservation de l’espèce

Tout d’abord, il est important de préciser que, contrairement à ce que l’on peut croire et lire, les éléphants d’Asie captifs ne sont pas domestiqués, ce sont des animaux sauvages. Ils sont souvent qualifiés de domestiqués pour faciliter leur distinction avec les populations d’éléphants vivant libres dans leur milieu naturel. D’après sa définition, le processus de domestication est le fait « d’adapter (une plante ou un animal), avec le temps, d’un état sauvage ou naturel, particulièrement par la sélection de reproduction, à une vie en proche proximité de l’homme pour son intérêt ». C’est ce que nous avons fait pour nos chiens, nos chevaux et notre bétail par exemple. En revanche, depuis que l’Homme utilise l’éléphants d’Asie, la grande majorité d’entre eux sont issus de capture dans le milieu sauvage. Certains individus sont aujourd’hui issus d’une première ou seconde génération de naissance en captivité. Cependant, ils ne sont pas le résultat d’une reproduction contrôlée pour sélectionner une caractéristique physique ou comportementale de l’espèce. Les éléphants d’Asie n’ont donc jamais subi le processus de domestication. Les individus captifs doivent donc être considérés comme des animaux dressés mais sauvages. Laisser les touristes penser que les éléphants captifs sont domestiqués renvoie une mauvaise interprétation. Beaucoup les voient ainsi comme des animaux de compagnie donc on doit s’occuper et câliner, comme nos chiens pour qui être proche de l’homme est parfaitement acceptable. Ce n’est pas le cas de l’éléphant d’Asie pour qui cela a, on va le voir, de graves conséquences sur son bien-être.

L’éléphant d’Asie est classé « en danger » d’extinction par l’IUCN (l’Union International pour la Conservation de la Nature) depuis 1986 et les dernières données de 2008 démontrent une diminution du nombre d’individus. Une étude récente du World Animal Protection a montré une augmentation du nombre d’individus captifs de 30 % entre 2010 et 2015. Durant la même période, le nombre de structures touristiques possédant des éléphants a augmenté de 50 %. La provenance des 30 % d’éléphants supplémentaire en 5 ans n’est pas claire, mais il fort probable que la plupart sont entrés dans les structures touristiques illégalement. Le prix d’un éléphant d’Asie atteignant jusqu’à 50 000 €, il est très rentable de capturer illégalement des individus dans la nature pour les revendre dans l’industrie du tourisme. Ces faits démontrent donc que le développement du tourisme de l’éléphant à donc de graves conséquences sur la conservation de l’espèce.

 

III.        Impact du tourisme de masse sur le bien être des éléphants d’Asie captifs

Le nombre de touristes en Thaïlande à doubler entre 2010 et 2016 pour atteindre les 32,6 millions. Les plus grosses structures, appelées « camps d’éléphants », peuvent recevoir plus de 1 000 visiteurs par jour, obligeant les éléphants à continuellement performer, interagir ou promener les touristes. Cela a des conséquences graves sur leur bien-être.

Figure 2 : Photographies prises dans les parties publiques d’un camp du nord de la Thaïlande. Source : E. Massiot

Au sein de ses structures, les éléphants perdent toute liberté de décision. Chaque mouvement est contrôlé et commandé par le cornac. Tout est chronométré pour garantir la productivité du camp et jusqu’à six spectacles par jour en haute saison. Imaginez le niveau de contrôle qu’il faut exercer sur un animal sauvage du plusieurs tonnes, entouré de touristes, de bruits et de stimulations, pour qu’il réponde à la seconde à un ordre de son cornac (Figure 2a). Les pratiques qui leur sont demandés pour distraire les touristes ne sont absolument pas naturelles. Ils ont subi un entrainement drastique pour les faire peindre, jouer au foot ou porter des touristes pour des photos (Figure 2b). Les balades à dos d’éléphants causent également de graves problèmes. Le squelette des éléphants d’Asie comprend une crête dorsale proéminente. Le poids des chaises en bois ou en métal attachées sur leur dos pour transporter les touristes entraine donc des problèmes osseux et cutanés du au frottement (Figure 2c).

Figure 3 : Photographies d’un éléphant dans son lieu de vie (camp du nord de la Thaïlande). Source : E. Massiot

Enfin, il y a des problèmes de santé et de bien-être lié à l’environnement de vie propre, inadapté aux besoins essentiels de l’espèce. Le plus remarquable est la perte de liberté de mouvement. Ils sont souvent attachés à des chaines de moins de 2 mètres dès qu’ils ne sont pas en spectacle (figure 3). Cette privation de liberté entraîne également une privation d’interactions sociales. Cet isolement social est voulu car ces éléphants n’appartiennent pour la plupart pas à la même famille. Or, les éléphants d’Asie vivent en groupes matriarcaux familiaux aux relations sociales complexes. Interagir avec un individu étranger peut mener à des conflits parfois violents entre individus. Au-delà du stress de la captivité s’ajoute donc un stress social important. Également, le fait d’être constamment immobile sur un sol bétonné baignant dans les excréments induit des problèmes au niveau des pieds, comme des crevasses (figure 3). Enfin, dans leur milieu naturel, les éléphants d’Asie se nourrissent de plus de 80 plantes différentes et sélectionnent scrupuleusement les parties ingérées. S’alimenter reprendre donc environ 70% de leur temps et constitue un travail physique et cognitif complet pour la recherche, la sélection et le nettoyage de la nourriture. Dans ces structures, on ne leur fournit la plupart du temps qu’un seul type d’aliment très pauvre nutritivement (vieux pieds de maïs après récolte par exemple, figure 3), et en quantité insuffisante pour répondre à leur besoin.

Figure 4 : Touristes participant à une activité « bain avec les éléphants » dans un « sanctuaire » du sud de la Thaïlande.
Source : Niinaroose

L’étude du World Animal Protection a remarqué l’apparition de structures, se nommant entre autres “sanctuaires” ou “centres de sauvetage”. Il n’existait pas en 2010 en Thaïlande alors qu’on en comptait déjà 133 en 2015. Ces nouvelles structures ont construit toute leur communication sur le fait de ne pas proposer d’activités controversées comme les balades à dos d’éléphants (« no hiking ») et de ne pas utiliser de crochets pour contrôler les éléphants (« no hook »). Il est tout d’abord important de savoir que les appellations « sanctuaires » etc. ne sont régit par aucune législation. Chaque structure peut se nommer ainsi sans avoir à répondre à aucune charte, ni aucune réglementation pour le bien-être de ses animaux. Beaucoup de personnes sensibles au bien-être animal se tournent vers ces structures pensant contribuer ainsi à un tourisme de l’éléphants plus éthique. Malheureusement cela n’est généralement pas le cas.

Ces structures proposent des interactions avec les éléphants par des bains ou des nourrissages par exemple. Pour pouvoir permettre un contact entre l’éléphant et des dizaines de touristes (figure 5), il faut exercer sur eux un contrôle extrême. Or, la plupart de ces structures n’utilisant pas de crochets, ils utiliseront d’autres moyens de contrôle caché des touristes (avec des aiguilles par exemple). Cette très forte proximité et agitation des touristes peut être une expérience très stressante pour les éléphants et donc potentiellement dangereuse pour tout le monde. De plus, en milieu naturel, les éléphants d’Asie recouvrent constamment leur peau de boue et de poussière pour se protéger des agressions du soleil et des piqûres d’insectes notamment. Les nettoyer ainsi peut causer des problèmes dermatologiques graves. Par ailleurs, rien n’assure que les conditions de vie de ces éléphants, hors période d’ouverture au public, soient meilleures que celles en camps. Ils n’ont pas forcément une alimentation plus complète ou une liberté de mouvement plus importante. Accueillant généralement des touristes plus sensibles au bien-être animal, ces conditions seront seulement d’avantage caché du public.

 

IV.        Les répercussions sociales du tourisme de masse

Figure 5 : Manit, mahout Karen et son éléphant Mario. Source : Mahouts Elephant Foundation

La Thaïlande a, du fait de son histoire avec l’éléphant d’Asie, une culture mahout très importante. Un mahout est un homme travaillant avec un éléphant, mais en réalité c’est l’implication culturelle qui donne au métier toute sa signification. Ce sont généralement les minorités ethniques, notamment les Karen, qui exerçaient ce métier. Historiquement, dans la culture Karen, un éléphant et son mahout sont liés à vie par une cérémonie traditionnelle unifiant leurs âmes. Leur relation millénaire avec les éléphants d’Asie leur a permis d’accumuler des connaissances considérables de leur mode de vie, leur comportement et leurs besoins. Les jeunes Karen bénéficient ainsi des connaissances et de la patience de leurs aïeules pour devenir des mahouts qualifiés et compétant. Cette profession a d’ailleurs longtemps été considérée comme très honorable et prestigieuse dans la société asiatique traditionnelle.

L’interdiction de l’exploitation du bois précieux en 1989 a eu des conséquences notables à la fois pour les éléphants et pour les mahouts. On estime qu’environ 2 000 mahouts/propriétaires se sont soudainement retrouvés sans ressources. De plus, lorsqu’ils exploitaient le bois, leurs éléphants avaient accès à de la nourriture naturelle dans la forêt, mais avec cette pratique interdite, ils ont dû faire pousser ou acheter de la nourriture. Or un éléphant en captivité consommant plus de 150 kg de nourriture par jour, cette dépense est vite devenue insoutenable. De nombreuses familles ont dû louer ou vendre leurs éléphants aux structures touristiques en ville. On assiste ainsi à une perte tragique de la culture et de la connaissance Karen, et au développement du tourisme de masse.

Depuis, la notion de mahout a totalement changé. Bien que l’éléphant d’Asie soit toujours très honoré, les mahouts ne reçoivent plus aucune reconnaissance et respect de la part de la société. Cela est peut-être lié au fait que, dans le contexte touristique actuel, un mahout désigne toute personne travaillant avec les éléphants. Beaucoup de mahouts au sein des structures touristiques ne sont pas formés de manière traditionnelle, et n’ont aucune connaissance préalable avant de devoir assumer ce rôle. La dévalorisation provoque aussi une précarité du métier. En effet, beaucoup sont des immigrés sans papier, dont le statut illégal ne donne pas d’autres choix que d’accepter n’importe quelle condition de travail. Des mahouts de nord de la Thaïlande ont déclarés en 2016 au journal The Atlantic, après le décès de l’un d’eux tué par un éléphant, travailler « 14 heures par jour, 7 jours par semaine, 365 jours par an [avec] des salaires de seulement 3 000 à 5 000 bahts (80 à 140€) par mois ». De plus, le statut illégal de ces employés décharge le patron de toutes responsabilités légales envers eux, même s’ils sont blessés ou tués durant leur travail. Être mahout à l’heure du tourisme de masse est donc à la fois précaire et dangereux dans une société qui les occulte.

 

     V.        Un autre tourisme de l’éléphant d’Asie est possible

Figure 6 : Écotouriste observant des éléphants d’Asie évoluant librement dans leur milieu. Source : E. Massiot

Actuellement, 30 % des éléphants d’Asie sont captifs dans le monde, et 75 % des éléphants captifs en Thaïlande vivent dans des conditions inadéquates. Pour certaines personnes, la captivité est la seule solution pour préserver l’espèce dont l’habitat disparaît. En effet, en 1961 la forêt recouvrait 53 % du pays, les plus récentes estimations du département Thaïlandais des forêts annoncent un couvert forestier de 31.6 %. Cependant certaines personnes, structures et ONG s’efforcent de construire une autre captivité, un autre tourisme de l’éléphant qui préservent à la fois leur bien-être, les forêts thaïlandaises et la culture Karen.

Ce nouveau tourisme de l’éléphant, pouvant être qualifié d’écotourisme, repose sur l’observation des individus dans leur milieu. En effet, les éléphants d’Asie captifs n’ayant pas subit le processus de domestication peuvent se réadapter à la vie dans leur milieu naturel. Ils retrouvent des comportements propres à leur espèce tel que les interactions sociales complexes, la recherche de nourriture, etc.

Il est ainsi possible d’aller observer des individus réintroduits dans les forêts autour des villages Karen. Ce tourisme alternatif permet également de revaloriser les connaissances et la culture mahout Karen. Les jeunes peuvent rester dans leur village pour contribuer au développement de l’écotourisme et à la mise en lumière de leur culture, au lieu de s’exiler en ville. Il existe également des centres recueillant des éléphants ayant largement mérités leur retraite. Leur condition de vie sont adaptées aux besoins et au vécu de chacun pour qu’ils s’épanouissent au mieux.

Il y a de multiples solutions, ce ne sont que deux exemples parmi d’autres. L’essentiel est que ces alternatives redonnent une liberté de mouvement et de décision aux éléphants en refusant toutes interactions avec les touristes ; et redonne une voix et une valeur à leur mahout.

 

VI.        Comment agir à notre échelle pour le bien-être et la conservation de l’éléphant d’Asie

Figure 7 : Montage mettant en avant les différences de couleur de peau entre deux éléphantes captives : dans son milieu (gauche – marron) et en camp (droite – grise avec dépigmentations visibles). Source : E. Massiot

Si vous devez vous rendre en Thaïlande, ou dans n’importe quel pays d’Asie du Sud-Est, essayez le plus possible de sortir des sentiers battus ! Ce sont des pays magnifiques qui ont bien plus à offrir que le simple tourisme de l’éléphant. Demandez-vous si voir des éléphants est vraiment essentiel pour l’accomplissement de votre voyage. Et si vous décidez d’en voir voici quelques conseils pour choisir le meilleur endroit possible.

Comme on l’a vu le nom de la structure (camp ou sanctuaire) ne doit pas être un critère de choix car aucune charte sur le bien-être animal n’y est associée. L’un des critères qui peut être pris en compte en revanche c’est son statut légal, préférez ainsi les structures à but non lucratifs. Pour vous assurer qu’une structure respecte bien les besoins essentiels des éléphants, il peut être intéressant de regarder les photos publiées sur leurs réseaux. Des éléphants attachés ou parqués, évoluant sur un sol dur, avec les dépigmentations de la peau visibles (figure 7), en contact avec des touristes, etc. sont des signes qui doivent vous alerter. Aussi, pour s’assurer que les éléphants ont une liberté de mouvement et de décision éviter toutes les structures proposant des interactions proches (bains, nourrissage, etc.). Au contraire, préférez les structures proposant l’observation des comportements naturels dans leur environnement. Si une structure vous informe qu’il vous faudra marcher pour les observer, cela démontre qu’ils sont dans un environnement loin de l’affluence humaine. Vous pouvez également réaliser un safari dans un parc national du pays pour observer la faune sauvage et peut être avoir la chance d’observer des éléphants sauvages. Voir des éléphants d’Asie doit être une chance qui se mérite !

 

Elodie MASSIOT – Assistante de recherche
Institute for Compassionate Conservation

 

Sources :

Cadigan, H. (2016). The human cost of elephant tourism. The Atlantic (en ligne) :  http://www.theatlantic.com/science/archive/2016/05/elephants-tourism-thailand/483138/

DELORT Robert (1993) Les animaux ont une histoire. Edition Seuil, pp503.

Liste rouge de l’IUCN, éléphant d’Asie : https://www.iucnredlist.org/species/7140/12828813

Lair, R.C. (1997). Gone Astray – The care and management of the Asian elephant in domesticity.

Schmidt-Burbach, J. (2010). Taken for a ride – The conditions for elephants used in Asia.

Schmidt-Burbach, Jan, Delphine Ronfot, and Rossukon Srisangiam. (2015) “Asian Elephant , Pig-Tailed Macaque Populations at Tourism Venues in Thailand and Aspects of Their Welfare.” PLoS ONE 10: 9. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0139092