Tourisme animalier : trouver la bonne mesure

« Le jour où les humains comprendront qu’une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires… ».
Boris Cyrulnik

 

Le tourisme animalier se définit comme les interactions visuelles et physiques de l’homme avec des animaux sauvages vivant dans leur habitat naturel, qu’il s’agisse de la simple observation ou bien encore de la chasse.
Réservé au tout début de son apparition – XIXe siècle – à une élite sociale, il s’est ensuite fortement démocratisé. Cet engouement a pris de l’ampleur depuis une vingtaine d’années, partout dans le monde, et on estime qu’il représente aujourd’hui un chiffre d’affaires de plus de 20 milliards de dollars annuels. Le potentiel de « touristes animaliers », au niveau de la planète, serait de l’ordre de  200 millions d’individus. Une manne.

Au fil des ans, ce tourisme est devenu une sorte de fourre-tout. On y côtoie des réserves naturelles, des jardins zoologiques, des parcs animaliers… et toute activité mettant en scènes des animaux.
Il en va ainsi des parcs marins et des acrobaties de leurs hôtes, des aquariums géants, des fermes à crocodiles, à tortues, à autruches…, des charmeurs de cobras et autres serpents, des singes et ours dansants, des balades à dos d’éléphant, des baignades avec des dauphins, des selfies avec des bébés tigres… Et la liste est loin d’être exhaustive, certainement aussi longue que l’imagination illimitée de l’homme en la matière…

En France, on compte une centaine de parcs animaliers accueillant aussi bien des espèces endémiques que des animaux en provenance des quatre coins de la Terre (lions, tigres, singes, girafes, lamas, perroquets…) et les maintenant en captivité.
Dans l’hémisphère sud – principalement en Afrique et en Asie – de nombreux parcs et réserves ont été créés. Mais aujourd’hui leur espace tend à se réduire du fait de la forte croissance démographique humaine et du développement des terres cultivables, chassant par là-même les espèces de leur habitat naturel et, à terme, les mettant en danger d’extinction. 

 

Exit le braconnage, place à la richesse et à l’éducation ?

Les défenseurs du tourisme animalier mettent en avant, à juste titre, les retombées positives que ce dernier engendre pour les populations locales.
En effet, il crée de la richesse, de l’activité économique, des emplois. Pour organiser des safaris, il faut des guides, des véhicules, du matériel, de la logistique et indirectement des équipements hôteliers, commerciaux, de services, etc.
Permettre aux habitants locaux d’avoir un salaire décent et de pouvoir nourrir leur famille est une évidente nécessité. En moyenne, ces touristes dépensent environ 400 dollars par jour et par personne, certains jusqu’au double. Ainsi au Kenya, le luxueux camp Kichwa Tembo, dans la réserve naturelle du Masai Mara, génère annuellement 8 à 10 millions de dollars, dont 1,5 million est directement versé aux communautés locales sous forme de salaires – 70% des 200 employés sont issus de la région de Masai Mara – de frais de location, ainsi que d’achats de produits locaux.
L’Afrique est devenue, en quelques décennies, la destination privilégiée des touristes en mal d’exotisme et de « retour à l’état de nature ». Qui plus est, le continent africain regorge de paysages, plages, montagnes qui permettent de multiplier, lors d’un même voyage, différentes activités (culture locale, randonnée et safari).

L’autre point non négligeable est la sensibilisation des populations locales à la protection de la faune sauvage.
La cohabitation avec les animaux sauvages se mue dès lors en un atout et, d’après de nombreuses ONG implantées sur le continent africain, le tourisme animalier permet de lutter contre le braconnage et la chasse. Car il vaut toujours mieux faire du rhinocéros une star de la photo que de l’abattre pour lui dérober sa corne.
Et puis, on a vu quelquefois des populations trouver un intérêt à cohabiter avec des éléphants – qui vont tasser le sol, ce qui permettra de nouvelles plantations – même si la plupart du temps les locaux se plaignent du fait que les pachydermes écrasent leurs cultures.

Des programmes de sensibilisation ont émergé, à la fois pour les visiteurs mais également pour les populations locales. L’éducation devient un enjeu majeur : parrainage d’animaux, ateliers, stages pédagogiques pour les uns, apprentissage au métier de soigneur, découverte du rôle de la biodiversité et interactions au quotidien pour les autres.
En Afrique et en Asie, de nombreuses ONG travaillent en partenariat avec les autorités locales pour mettre en place ce type de programme.

 

Oui mais voilà…

Mais même dans certaines réserves, les animaux n’évoluent pas en totale liberté.
Et s’ils sont enfermés dans les aires plus confinées des parcs ou des zoos, ils sont la plupart du temps astreints à une vie inadaptée à leurs besoins, parfois derrière les barreaux d’une cage, à être le clou d’un spectacle anthropomorphe ou errant au fond d’un aquarium. 

Souvenons-nous du film documentaire « Blackfish », sorti en 2013, qui dépeignait le triste quotidien  des orques captives dans un parc aquatique de Floride.
Une orque peut parcourir entre 150 et 200 km par jour, un tigre a besoin d’un territoire qui peut dépasser les 100 km2… comment peuvent-ils répondre à leur besoin vital dans un parc, un bassin, une cage ?
On sait aussi que lorsque les animaux sont « placés » dans des réserves – principalement en Afrique, en Amérique du Sud ou en Asie – ils sont souvent drogués pour ne pas bouger afin que les touristes puissent les caresser et faire des selfies joyeusement. Une aberration puisque certaines espèces, imprégnées par l’homme, ne peuvent plus être réintégrées à la vie sauvage et finissent alors comme cibles de chasse dans des « canned hunt ».

Les éléphanteaux qui évoluent dans la jungle d’Asie du sud-est sont capturés, séparés de leur mère puis dressés pour permettre aux touristes de faire des balades, montés sur leur dos. D’autres, nés en captivité, qui ne connaîtront jamais la liberté, subissent le même sort.
Pour un dressage efficace, il est d’usage de frapper les oreilles de l’éléphanteau avec un « ankus » ou « bullhook »  – sorte de crochet – pour lui apprendre à se déplacer, à tourner à s’arrêter. Il est d’usage, toujours à l’aide de ce crochet, de lui faire plier les pattes postérieures pendant qu’on lui tire les pattes antérieures vers le haut, pour lui apprendre à s’asseoir. Il est d’usage d’attacher les éléphants, de les enfermer dans des cages, de leur infliger des sévices… au nom du tourisme animalier.